Ricœur avait conçu son enseignement sur le langage comme un cycle formé de deux volets : (1) un volets historique, dont le centre de gravité est la philosophie grecque, et tout spécialement les chapitres consacrés à Platon et Aristote, qui reposent sur des recherches originales de Ricœur ; ils complètent utilement le cours de 1953-54 Être, essence et substance chez Platon et Aristote (maintenant : Seuil, 2011 ; cette édition n’est pas toujours fiable) tout en marquant une étape importante de sa réception d’Aristote[1] ; (2) un volet systématique articulant les approches structurales, analytiques et phénoménologiques du langage. Alors que le premier volet semble avoir d’emblée trouvé une forme qui satisfaisait son auteur puisqu’il donna son accord pour qu’en soit réalisé un polycopié[2], le second volet confronta Ricœur à des difficultés systématiques redoutables, mais aussi à la progression extrêmement rapide des recherches sur le langage au cours des années 1960 : parution (d’abord sous forme de polycopié) de la Sémantique structurale de Greimas, des Essais de linguistique générale de Jakobson (1963), des Problèmes de linguistique générale de Benveniste (1966), découverte des premiers travaux de Chomsky au mitan des années 1960, sans parler des articles de Merleau-Ponty et des publications dans le champ de la philosophie analytique à laquelle Ricœur fut l’un des premiers en France à consacrer son enseignement. Ricœur prend connaissance de ces publications dès leur parution, fait publier dans la collection qu’il dirige au Seuil avec François Wahl de nombreuses traductions d’auteurs classiques sur ces questions (Frege, Strawson et Austin aussi bien que Chomsky, pour mentionner quelques auteurs clés des cours sur le langage) et remet deux fois sur le métier le second volet de son cours sur le langage[3]. C’est seulement en 1966-67 qu’il arrive à un exposé le satisfaisant et qu’il donne en conséquence son accord à la réalisation d’un polycopié estudiantin. Pour des raisons que nous ignorons (je suppose qu’il s’agit d’une conséquence de mai 1968), le travail ne fut pas mené à terme. Mais le dactylogramme des trois premières parties (sur quatre) a été conservé par Ricœur dans ses archives et nous est parvenu. À l’examen attentif des différentes versions du cours telles qu’on peut aujourd’hui les reconstituer, il apparaît qu’un des éléments essentiels (si ce n’est l’élément essentiel) qui incita Ricœur à modifier non seulement la structure de son cours, mais aussi la conception fondamentale qui le sous-tend fut la découverte des travaux de Benveniste en automne 1966[4]. Benveniste, comme d’ailleurs Chomsky, est en effet encore absent du cours de l’année précédente[5].
[1] Le lecteur attentif a depuis longtemps noté que dans l’étude conclusive de La métaphore vive, Ricœur prend le contre-pied des positions qu’il défendait dans le cours de 1953/54 sur la question, décisive pour l’interprétation d’Aristote, du lien entre la théorie de la substance et la théologie du livre L de la Métaphysique. Cette modification est due, à première vue, aux travaux de Pierre Aubenque (Le problème de l’être chez Aristote, 1962) et de Jules Vuillemin (De la logique à la théologie. Cinq études sur Aristote, 1967) que Ricœur discute en détail dans les pages qu’il consacre à « La métaphore et l’univocité de l’être : Aristote » (325-344). Mais ces auteurs ne sont pas le seul facteur qui a poussé Ricœur à modifier sa lecture d’Aristote. L’étude détaillée du problème de la prédication dans les Catégories et des tropes (tout spécialement de la métaphore) dans la Rhétorique joue un rôle décisif dans cette révision. On sait en effet que la conception de la substance dans les Catégories est difficilement compatible avec celle qui est exposée dans les livres de la Métaphysique consacrés à la substance (Z-Q) et que ceux-ci sont clairement en tension avec la « théologie » du livre L. Or, c’est dans le cours de 1962-63 que Ricœur expose pour la première fois son interprétation de ces textes. C’est assez dire l’importance systématique du volet historique du diptyque formé par les cours sur le langage.
[2] Introduction au problème des signes et du langage. Cours professé à la Sorbonne en 1962-63, publié sous forme de polycopié ronéotypé dans le cadre des Cahiers de philosophie 1/8, p. 1-76.
[3] Pour plus de détails, cf. mon article « Le langage comme pouvoir de création normé. À propos des cours de Ricœur sur le langage (1962-1967) », Études ricœuriennes/Ricœur Studies 12 (2021), p. 124-151.
[4] Ricœur rencontra Benveniste pour la première fois lors du xiiie Congrès des Sociétés de philosophie de langue française qui se tint à Genève les 3 et 4 septembre 1966 et fut consacré au problème du langage. Benveniste y présenta son étude sur « La forme et le sens dans le langage » (maintenant : Émile Benveniste, Problèmes de linguistique générale 2, Paris, Gallimard, p. 215-238 ; cette publication reprend également la discussion qui fit suite à l’exposé et à laquelle participa Ricœur, cf. ibid, p. 230-238, l’intervention de Ricœur et la réponse de Benveniste se trouvent p. 236ss).
[5] Outre les manuscrits de Ricœur, parfois difficile à attribuer avec certitude à un cours déterminé, le soussigné possède la copie manuscrite, réalisée par Jean-Pierre Thévenaz, des notes prises durant le cours de l’année 1965-66 par Sylvie Bonzon. Elles permettent de savoir avec précision ce que Ricœur a abordé durant ce cours.
