Place des cours sur le langage dans l’œuvre de Ricœur


Dans l’œuvre de Ricœur, les cours sur le langage marquent à plus d’un titre un jalon essentiel.Ils constituent d’abord le premier témoignage de l’intérêt porté par Ricœur à la philosophie analytique de langue anglaise, dont les premières traductions paraissent en français de façon concomitante avec les cours de Ricœur[1]. On sait que la réception de la philosophie analytique constituera un fil rouge traversant toute l’œuvre proprement herméneutique de Ricœur, de la poétique de La Métaphore vive et de Temps et récit à l’herméneutique du soi de Soi-même comme un autre en passant par les essais rassemblés dans Du texte à l’action. Les cours sur le langage signent ensuite la rupture avec l’herméneutique des symboles qui organise tant La symbolique du mal (1960) que De l’interprétation (1965), marquant du même coup l’interruption du projet de La philosophie de la volonté[2] et la mise en place d’une herméneutique du texte organisée par les deux concepts, faisant couple, de la métaphore et du mythe[3]. Enfin, le second volet, systématique, du cours pose deux éléments méthodologiques décisifs de l’herméneutique de Ricœur : (1) l’articulation entre la démarche structurale, avec son option en faveur de la clôture de la langue (et du texte dans la sémiologie de Greimas), et la démarche analytique, organisée autour de la double question de la référence et de la vérité, obligeant ainsi à sortir de la langue et du texte en direction du monde que visent la langue et le texte ; (2) l’élargissement de la question du langage aux dimensions d’une poétique, c’est-à-dire d’une théorie du texte comme unité de discours plus vaste que la phrase. Le premier élément trouve ses outils conceptuels essentiels dans les travaux de Benveniste articulés sur la théorie de la référence de Strawson, le second dans ceux de Chomsky qui inspirent à Ricœur la notion programmatique de poétique générative[4]. Ce triple déplacement – réception de la philosophie analytique, abandon du projet de la Philosophie de la volonté et de son herméneutique du symbole héritière du problème des chiffres de la transcendance chez Jaspers, déploiement d’une herméneutique du texte dont les concepts fondamentaux sont la mimésis et le mythe (héritages d’Aristote) articulant l’un à l’autre dans une poétique le problème structural du texte et la question analytique de la référence – signe l’importance systématique des cours sur la langage. C’est dans ces cours que Ricœur met en place les éléments fondamentaux de l’herméneutique qu’il déploiera dans les années 1970-1980 (jusqu’à Soi-même comme un autre qui paraît en 1990) ; c’est dans ces cours qu’il formule la question systématique qui sous-tend toute entière cette herméneutique : quelle est la signification du texte poétique si l’on admet qu’il ne saurait prétendre être une description adéquate de la réalité sans que son caractère fictionnel ne le prive pour autant de toute visée, c’est-à-dire de toute signification (le terme est à prendre dans ce contexte au sens de référence) comme le prétendait Frege ? Cette question est décisive si, conformément à une tradition à laquelle Ricœur a toujours voulu rester fidèle, la question de l’herméneutique est celle de la signification des textes qu’elle interprète, c’est-à-dire de leur vérité[5]. Il n’est guère besoin de souligner qu’elle est aussi, et même tout particulièrement, la question décisive de toute herméneutique biblique : quel type de vérité articule le texte biblique ?
[1] Dans l’introduction au cours de 1962-63, Ricœur invoque expressément la parution de la traduction des Investigations philosophiques de Wittgenstein comme l’un des motifs qui l’ont incité à consacrer un cycle de cours aux problèmes du langage.
[2] Le dernier volet du Tome II, Finitude et culpabilité, ne fut jamais rédigé par Ricœur qui en avait encore exposé le programme détaillé dans un article de 1961, « Herméneutique des symboles et réflexion philosophique », publié initialement dans Archivio di Filosofia 31 (1961), p. 51-73, maintenant in Le Conflit des interprétations. Essais d’herméneutique, Paris, Seuil, 1969 sous le titre « Herméneutique des symboles et réflexion philosophique I ». La version originale comportait une note infrapaginale initiale, supprimée dans la réimpression. Ricœur y expliquait que la première section explicitait les implications méthodologiques de Finitude et culpabilité, tandis que les sections suivantes esquissaient quelques thèmes du contenu prévu pour le troisième volet de ce même ouvrage, que Ricœur n’a jamais rédigé. La suppression de la note initiale dans la reprise en 1969 est ainsi l’indice philologique de l’abandon définitif du projet de la Philosophie de la volonté. Outre ce troisième volet du Tome II, Ricœur avait prévu un troisième tome consacré à la poétique de la volonté. Lors de la conception d’ensemble de la Philosophie de la volonté en 1948, c’était Jaspers, sa philosophie de la transcendance et son herméneutique des chiffres, qui fournissaient le soubassement du projet. Le rôle de Jaspers pour l’herméneutique de Ricœur n’a pas encore retenu l’attention de la recherche.
[3] Cf. La Métaphore vive, Paris, Seuil, 1975, p. 306ss. C’est le couple métaphore (mimesis) et récit (muthos) qui rapporte l’une à l’autre La métaphore vice et Temps et récit, constituant ainsi l’unité systématique de la poétique de Ricœur.
[4] Cf. par ex. « Herméneutique de l’idée de révélation », in : Paul Ricœur, Herméneutique (Écrits et conférence, vol. 2). Textes rassemblés et annotés par Daniel Frey et Nicola Stricker, Paris, Seuil, 2010, p. 197-270, ici p. 226 ; « La philosophie et la spécificité du langage religieux », in : id., La religion pour penser (Écrits et conférences 5), Textes rassemblés, établis, annotés et présentés par Daniel Frey, Paris, Seuil, 2021, p. 227-250, ici p. 233 ; « Paul Ricœur et l’herméneutique biblique », in : id., L’herméneutique biblique. Présentation et traduction par François-Xavier Amherdt, Paris, Cerf, 2001, p. 147-255, ici p. 185. Cette notion joue un rôle important pour la théorie ricœurienne des genres littéraires.
[5] Que la question sémantique soit inséparable de celle de la vérité, c’est sans doute la conviction fondamentale partagée par tous les auteurs se réclamant à un titre ou à un autre de la tradition analytique. Ils la partagent d’ailleurs avec Heidegger, comme en témoigne le rôle central que joue dans sa philosophie la nouvelle formulation qu’il donne à l’idée de vérité, interprétée comme dévoilement (a-lêtheia). Mais cette conviction partagée peut se décliner en des formes très diverses, et presque incompatibles, comme le montre paradigmatiquement le débat entre Richard Rorty et Pascal Engel, cf. Pascal Engel/Richard Rorty, À quoi bon la vérité ? Paris, Grasset (Nouveau Collège de philosophie), 2005. Il est probable que Ricœur aurait été plus proche des positions de Rorty que de celles d’Engel, tout au moins à partir du moment où, dans le troisième volume de Temps et récit, il renonce au vocabulaire de la référence et lui préfère celui de la refiguration tout en insistant sur la portée pratique de la refiguration mise en œuvre par l’œuvre poétique (ou la Bible !) : « Et c’est au-delà de la lecture, dans l’action effective, instruite par les œuvres reçues, que la configuration du texte se transmute en refiguration. » (Temps et récit, vol. III, Paris, Seuil, 1985, p. 287). Déjà dans « Expliquer et comprendre » (1977 ; maintenant in Du texte à l’action, Paris, Seuil, 1986, p. 178-203, Ricœur pouvait écrire : « Je dirai en bref que d’un côté la notion de texte est un bon paradigme pour l’action humaine, de l’autre l’action est un bon référent pour toute une série de textes. » (p. 195). Ce statut référentiel de l’action est « en tout cas vrai du récit » (ibid.). C’est probablement de ce privilège reconnu au récit (être le cas paradigmatique dans lequel l’action est le référent du texte) qu’il faut chercher la place prédominante souvent accordée par Ricœur au récit, en particulier dans son herméneutique biblique. Cette conception du lien entre la refiguration dans l’acte de lecture et l’action dans laquelle la lecture se termine et s’atteste au-delà du texte signe la proximité de Ricœur avec les positions pragmatistes. Ricœur a d’ailleurs donné une fois un séminaire en commun avec Rorty (en 1977, sauf erreur). Il ne semble malheureusement s’être conservé aucun document à propos de cette collaboration.


[1] Le lecteur attentif a depuis longtemps noté que dans l’étude conclusive de La métaphore vive, Ricœur prend le contre-pied des positions qu’il défendait dans le cours de 1953/54 sur la question, décisive pour l’interprétation d’Aristote, du lien entre la théorie de la substance et la théologie du livre L de la Métaphysique. Cette modification est due, à première vue, aux travaux de Pierre Aubenque (Le problème de l’être chez Aristote, 1962) et de Jules Vuillemin (De la logique à la théologie. Cinq études sur Aristote, 1967) que Ricœur discute en détail dans les pages qu’il consacre à « La métaphore et l’univocité de l’être : Aristote » (325-344). Mais ces auteurs ne sont pas le seul facteur qui a poussé Ricœur à modifier sa lecture d’Aristote. L’étude détaillée du problème de la prédication dans les Catégories et des tropes (tout spécialement de la métaphore) dans la Rhétorique joue un rôle décisif dans cette révision. On sait en effet que la conception de la substance dans les Catégories est difficilement compatible avec celle qui est exposée dans les livres de la Métaphysique consacrés à la substance (Z-Q) et que ceux-ci sont clairement en tension avec la « théologie » du livre L. Or, c’est dans le cours de 1962-63 que Ricœur expose pour la première fois son interprétation de ces textes. C’est assez dire l’importance systématique du volet historique du diptyque formé par les cours sur le langage.
[2] Introduction au problème des signes et du langage. Cours professé à la Sorbonne en 1962-63, publié sous forme de polycopié ronéotypé dans le cadre des Cahiers de philosophie 1/8, p. 1-76.
[3] Pour plus de détails, cf. mon article « Le langage comme pouvoir de création normé. À propos des cours de Ricœur sur le langage (1962-1967) », Études ricœuriennes/Ricœur Studies 12 (2021), p. 124-151.
[4] Ricœur rencontra Benveniste pour la première fois lors du xiiie Congrès des Sociétés de philosophie de langue française qui se tint à Genève les 3 et 4 septembre 1966 et fut consacré au problème du langage. Benveniste y présenta son étude sur « La forme et le sens dans le langage » (maintenant : Émile Benveniste, Problèmes de linguistique générale 2, Paris, Gallimard, p. 215-238 ; cette publication reprend également la discussion qui fit suite à l’exposé et à laquelle participa Ricœur, cf. ibid, p. 230-238, l’intervention de Ricœur et la réponse de Benveniste se trouvent p. 236ss).
[5] Outre les manuscrits de Ricœur, parfois difficile à attribuer avec certitude à un cours déterminé, le soussigné possède la copie manuscrite, réalisée par Jean-Pierre Thévenaz, des notes prises durant le cours de l’année 1965-66 par Sylvie Bonzon. Elles permettent de savoir avec précision ce que Ricœur a abordé durant ce cours.

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